samedi, août 30, 2025

"Correspondances", C.Baudelaire (1857)

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
II est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

"Jeunes Filles", H.Gregh (1907)

 

Jeunes filles


 
Leurs mains ont très souvent le geste de se prendre,
Et les doigts enlacés, elles s’en vont ainsi,
Et l’ombre du jardin unit leur groupe tendre
Aux formes des buissons entremêlés aussi.
 
Le front touche le front et l’épaule l’épaule ;
Entre elles passe un nom, deux noms entre elles deux ;
Et, dans le vent subtil et tiède qui les frôle,
Palpitent mollement des songes amoureux.
 
Elles vont, sans savoir rien d’autre que leur rêve
À l’horizon doré du bonheur ingénu ;
Et leur marche parfois s’interrompt et s’achève,
Comme hésitent des pas sur un seuil inconnu.
 
Elles vont, sans rien voir des choses de la vie,
Elles qui sauront plus qu’un homme les douleurs !
Et leur âme légère et jeune, heureuse, envie
L’aube du jour obscur où couleront leurs pleurs !

"Je t'ai suivie", Nouhad Es-Saad (1972)

Je t'ai suivie


Je t’ai suivie à perdre haleine
tu marchais vite comme le passé
je t’ai aimée dans le silence
des nuits blanchies par tes cheveux

    je te devine ma belle absence
    hier encore
    à la fontaine
    je buvais tes baisers
que de bonheur volé sans peine
ne pleure pas ma pureté 
    les cyprès savent combien je t’aime
tu es en moi
    tu es ma peine
je t’ai construit l’éternité

"Chant des esprits au-dessus des eaux", J.W. Goethe (1779)

Chant des esprits au-dessus des eaux

L’âme de l’homme
Ressemble à l’eau :
Elle vient du ciel,
Elle monte au ciel,
Et doit toujours
Redescendre sur terre,
Alternance éternelle.

(…)

Le vent est un soupir amoureux
Pour la vague ;
Le vent mêle l’écume,
Mousse tournoyante.

Âme de l’homme,
Comme tu ressembles à l’eau !
Destin de l’homme,
Comme tu ressembles au vent !

"In Praise of Shame", Alfred Douglas (1894)

In Praise of Shame

Unto my bed last night, methought there came
Our lady of strange dreams, and from an urn
She poured live fire, so that mine eyes did burn
At sight of it. Anon the floating flame
Took many shapes, and one cried, 'I am Shame
That walks with Love, I am most wise to turn
Cold lips and limbs to fire; therefore discern
And see my loveliness, and praise my name.'

And afterward, in radiant garments dressed,
With sound of flutes and laughing of glad lips,
A pomp of all the passions passed along,
All the night through; till the white phantom ships
Of dawn sailed in. Whereat I said this song,
'Of all sweet passions Shame is loveliest.'

mardi, août 19, 2025

"Sonnet à l'androgyne", R. Vivien (1903)

 Sonnet à l'androgyne

Ta royale jeunesse a la mélancolie
Du Nord où le brouillard efface les couleurs,
Tu mêles la discorde et le désir aux pleurs,
Grave comme Hamlet, pâle comme Ophélie.

Tu passes, dans l’éclair rouge de la folie,
Comme Elle, prodiguant les chansons et les fleurs,
Comme Lui, sous l’orgueil dérobant tes douleurs,
Sans que la fixité de ton regard oublie.


Souris, Amante blonde, ou rêve, sombre Amant,
Ton être double attire, ainsi qu’un double aimant,
Et ta chair brûle avec l’ardeur froide d’un cierge.

Mon cœur déconcerté se trouble, quand je vois
Ton front pensif de prince et tes yeux bleus de vierge,
Tantôt l’Un, tantôt l’Autre, et les Deux à la fois.

"Reconciliation", W. Whitman (1867)

Reconciliation

WORD over all, beautiful as the sky! 
Beautiful that war, and all its deeds of carnage, must in time be utterly lost; 
That the hands of the sisters Death and Night, incessantly softly wash again, and ever again, this soil’d world: ... 
For my enemy is dead—a man divine as myself is dead; 
I look where he lies, white-faced and still, in the coffin—I draw near;
I bend down, and touch lightly with my lips the white face in the coffin. 

"L'homme et la mer", C. Baudelaire (1857)

 L'homme et la mer

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

samedi, août 16, 2025

"In the Forest", O.Wilde (1881)

In the Forest

Out of the mid-wood’s twilight 
    Into the meadow’s dawn, 
Ivory limbed and brown-eyed, 
    Flashes my Faun! 

He skips through the copses singing, 
    And his shadow dances along, 
And I know not which I should follow, 
    Shadow or song! 

O Hunter, snare me his shadow! 
    O Nightingale, catch me his strain! 
Else moonstruck with music and madness 
    I track him in vain! 


"Sensation", A. Rimbaud (1870)

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

"Feintes nécessaires", J.Tardieu (1943)

Feintes nécessaires

J'appuie et creuse en pensant aux ombres, je passe et rêve en pensant au roc :

Fidèle au bord des eaux volages j'aime oublier sur un sol éternel.

Je suis changeant sous les fixes étoiles mais sous les jours multiples je suis un.

Ce que je tiens me vient de la flamme, ce qui me fuit se fait pierre et silence.

Je dors pour endormir le jour.
Je veille la nuit, comme un feu sous la cendre...

Ma différence est ma nécessité!

Qui que tu sois, terre ou ciel, je m'oppose,

car je pourchasse un ennemi rebelle ruse pour ruse et feinte pour feinte !

Ô châtiment de tant de combats,

Ô seul abîme ouvert à ma prudence :

Vais-je mourir sans avoir tué l'Autre
Qui règne et se tait dans ses profondeurs?

"Les séparés", M. Desbordes-Valmore (1843)

Les séparés


N'écris pas. Je suis triste, et je voudrais m'éteindre.
les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon cœur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas !

N'écris pas. N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes
Ne demande qu'à Dieu... qu'à toi, si je t'aimais!
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais.
N'écris pas !

N'écris pas. Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent.
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N'écris pas !

N'écris pas ces doux mots que je n'ose plus lire:
il semble que ta voix les répand sur mon cœur;
Que je les vois brûler à travers ton sourire;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon cœur
N'écris pas !

"Les fenêtres", C. Baudelaire, (p. 1869)

Les Fenêtres


Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » 
Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, 
si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?