lundi, novembre 17, 2025

"At a dinner party", Amy Levy (1861-1889)

 At a dinner party

With fruit and flowers the board is decked,
    The wine and laughter flow;
I'll not complain—could one expect
    So dull a world to know?

You look across the fruit and flowers,
    My glance your glances find.—
It is our secret, only ours,
    Since all the world is blind.

" What the thrush said", Keats

 What the thrush said

O Thou whose face hath felt the Winter’s wind,
Whose eye has seen the snow-clouds hung in mist,
And the black elm tops ’mong the freezing stars,
To thee the spring will be a harvest-time.
O thou, whose only book has been the light
Of supreme darkness which thou feddest on
Night after night when Phœbus was away,
To thee the Spring shall be a triple morn.
O fret not after knowledge—I have none,
And yet my song comes native with the warmth.
O fret not after knowledge—I have none,
And yet the Evening listens. He who saddens
At thought of idleness cannot be idle,
And he’s awake who thinks himself asleep.

"Ophélie", Arthur Rimbaud

 Ophélie

I

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’infini terrible effara ton oeil bleu !

III

– Et le poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Sonnet 29: "When, in disgrace...", William Shakespeare

 Sonnet 29: "When, in disgrace..."

When, in disgrace with fortune and men’s eyes,
I all alone beweep my outcast state,
And trouble deaf heaven with my bootless cries,
And look upon myself and curse my fate,
Wishing me like to one more rich in hope,
Featured like him, like him with friends possessed,
Desiring this man’s art and that man’s scope,
With what I most enjoy contented least;
Yet in these thoughts myself almost despising,
Haply I think on thee, and then my state,
(Like to the lark at break of day arising
From sullen earth) sings hymns at heaven’s gate;
       For thy sweet love remembered such wealth brings
       That then I scorn to change my state with kings.


"Brise marine", Stéphane Mallarmé (1893)

 Brise marine

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !

"Solitude", Georges Byron

 Solitude

To sit on rocks, to muse o'er flood and fell,
To slowly trace the forest's shady scene,
Where things that own not man's dominion dwell,
And mortal foot hath ne'er or rarely been;
To climb the trackless mountain all unseen,
With the wild flock that never needs a fold;
Alone o'er steeps and foaming falls to lean;
This is not solitude, 'tis but to hold
Converse with Nature's charms, and view her stores unrolled.

But midst the crowd, the hurry, the shock of men,
To hear, to see, to feel and to possess,
And roam alone, the world's tired denizen,
With none who bless us, none whom we can bless;
Minions of splendour shrinking from distress!
None that, with kindred consciousness endued,
If we were not, would seem to smile the less
Of all the flattered, followed, sought and sued;
This is to be alone; this, this is solitude!

dimanche, septembre 14, 2025

"Cinglant pour les mers nouvelles", F. Nietzsche

Extrait du "Gai Savoir", partie "Chanson pour un prince hors-la-loi" 

 Cinglant pour les mers nouvelles

C'est là-bas que je veux aller: 
et désormais je crois en moi
Et en mes talents de pilote.
La mer s'ouvre à moi, dans le bleu
M'emporte mon bateau génois.

Tout scintille pour moi d'une splendeur nouvelle,
Midi repose sur l'espace et sur le temps...
Ton oeil suel, formidablement, 
Me regarde, ô infinité ! 

"Alchimie de la douleur", C. Baudelaire

Alchimie de la douleur

L'un t'éclaire avec son ardeur,
L'autre en toi met son deuil, Nature !
Ce qui dit à l'un : Sépulture !
Dit à l'autre : Vie et splendeur !


Hermès inconnu qui m'assistes
Et qui toujours m'intimidas,
Tu me rends l'égal de Midas,
Le plus triste des alchimistes ;


Par toi je change l'or en fer
Et le paradis en enfer ;
Dans le suaire des nuages


Je découvre un cadavre cher,
Et sur les célestes rivages
Je bâtis de grands sarcophages.


Edit: une courte analyse de ce poème dans cet rticle de ce blog ➡️https:

"Because I liked you better", A.E. Housman

 Because I liked you better

Because I liked you better
Than suits a man to say,
It irked you, and I promised
To throw the thought away.

To put the world between us
We parted, stiff and dry;
‘Good-bye,’ said you, ‘forget me.’
‘I will, no fear’, said I.

If here, where clover whitens
The dead man’s knoll, you pass,
And no tall flower to meet you
Starts in the trefoiled grass,

Halt by the headstone naming
The heart no longer stirred,
And say the lad that loved you
Was one that kept his word.




Edit: here a link to an interesting analysis:  https://interestingliterature.com/2018/04/a-short-analysis-of-a-e-housmans-because-i-liked-you-better/

"Now I knew I lost her", E. Dickinson

 Now I knew I lost her


Now I knew I lost her —
Not that she was gone —
But Remoteness travelled
On her Face and Tongue.

Alien, though adjoining
As a Foreign Race —
Traversed she though pausing
Latitudeless Place.

Elements Unaltered —
Universe the same
But Love's transmigration —
Somehow this had come —

Henceforth to remember
Nature took the Day
I had paid so much for —
His is Penury
Not who toils for Freedom
Or for Family
But the Restitution
Of Idolatry.

samedi, août 30, 2025

"Correspondances", C.Baudelaire (1857)

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
II est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

"Jeunes Filles", H.Gregh (1907)

 

Jeunes filles


 
Leurs mains ont très souvent le geste de se prendre,
Et les doigts enlacés, elles s’en vont ainsi,
Et l’ombre du jardin unit leur groupe tendre
Aux formes des buissons entremêlés aussi.
 
Le front touche le front et l’épaule l’épaule ;
Entre elles passe un nom, deux noms entre elles deux ;
Et, dans le vent subtil et tiède qui les frôle,
Palpitent mollement des songes amoureux.
 
Elles vont, sans savoir rien d’autre que leur rêve
À l’horizon doré du bonheur ingénu ;
Et leur marche parfois s’interrompt et s’achève,
Comme hésitent des pas sur un seuil inconnu.
 
Elles vont, sans rien voir des choses de la vie,
Elles qui sauront plus qu’un homme les douleurs !
Et leur âme légère et jeune, heureuse, envie
L’aube du jour obscur où couleront leurs pleurs !

"Je t'ai suivie", Nouhad Es-Saad (1972)

Je t'ai suivie


Je t’ai suivie à perdre haleine
tu marchais vite comme le passé
je t’ai aimée dans le silence
des nuits blanchies par tes cheveux

    je te devine ma belle absence
    hier encore
    à la fontaine
    je buvais tes baisers
que de bonheur volé sans peine
ne pleure pas ma pureté 
    les cyprès savent combien je t’aime
tu es en moi
    tu es ma peine
je t’ai construit l’éternité

"Chant des esprits au-dessus des eaux", J.W. Goethe (1779)

Chant des esprits au-dessus des eaux

L’âme de l’homme
Ressemble à l’eau :
Elle vient du ciel,
Elle monte au ciel,
Et doit toujours
Redescendre sur terre,
Alternance éternelle.

(…)

Le vent est un soupir amoureux
Pour la vague ;
Le vent mêle l’écume,
Mousse tournoyante.

Âme de l’homme,
Comme tu ressembles à l’eau !
Destin de l’homme,
Comme tu ressembles au vent !

"In Praise of Shame", Alfred Douglas (1894)

In Praise of Shame

Unto my bed last night, methought there came
Our lady of strange dreams, and from an urn
She poured live fire, so that mine eyes did burn
At sight of it. Anon the floating flame
Took many shapes, and one cried, 'I am Shame
That walks with Love, I am most wise to turn
Cold lips and limbs to fire; therefore discern
And see my loveliness, and praise my name.'

And afterward, in radiant garments dressed,
With sound of flutes and laughing of glad lips,
A pomp of all the passions passed along,
All the night through; till the white phantom ships
Of dawn sailed in. Whereat I said this song,
'Of all sweet passions Shame is loveliest.'

mardi, août 19, 2025

"Sonnet à l'androgyne", R. Vivien (1903)

 Sonnet à l'androgyne

Ta royale jeunesse a la mélancolie
Du Nord où le brouillard efface les couleurs,
Tu mêles la discorde et le désir aux pleurs,
Grave comme Hamlet, pâle comme Ophélie.

Tu passes, dans l’éclair rouge de la folie,
Comme Elle, prodiguant les chansons et les fleurs,
Comme Lui, sous l’orgueil dérobant tes douleurs,
Sans que la fixité de ton regard oublie.


Souris, Amante blonde, ou rêve, sombre Amant,
Ton être double attire, ainsi qu’un double aimant,
Et ta chair brûle avec l’ardeur froide d’un cierge.

Mon cœur déconcerté se trouble, quand je vois
Ton front pensif de prince et tes yeux bleus de vierge,
Tantôt l’Un, tantôt l’Autre, et les Deux à la fois.

"Reconciliation", W. Whitman (1867)

Reconciliation

WORD over all, beautiful as the sky! 
Beautiful that war, and all its deeds of carnage, must in time be utterly lost; 
That the hands of the sisters Death and Night, incessantly softly wash again, and ever again, this soil’d world: ... 
For my enemy is dead—a man divine as myself is dead; 
I look where he lies, white-faced and still, in the coffin—I draw near;
I bend down, and touch lightly with my lips the white face in the coffin. 

"L'homme et la mer", C. Baudelaire (1857)

 L'homme et la mer

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

samedi, août 16, 2025

"In the Forest", O.Wilde (1881)

In the Forest

Out of the mid-wood’s twilight 
    Into the meadow’s dawn, 
Ivory limbed and brown-eyed, 
    Flashes my Faun! 

He skips through the copses singing, 
    And his shadow dances along, 
And I know not which I should follow, 
    Shadow or song! 

O Hunter, snare me his shadow! 
    O Nightingale, catch me his strain! 
Else moonstruck with music and madness 
    I track him in vain! 


"Sensation", A. Rimbaud (1870)

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

"Feintes nécessaires", J.Tardieu (1943)

Feintes nécessaires

J'appuie et creuse en pensant aux ombres, je passe et rêve en pensant au roc :

Fidèle au bord des eaux volages j'aime oublier sur un sol éternel.

Je suis changeant sous les fixes étoiles mais sous les jours multiples je suis un.

Ce que je tiens me vient de la flamme, ce qui me fuit se fait pierre et silence.

Je dors pour endormir le jour.
Je veille la nuit, comme un feu sous la cendre...

Ma différence est ma nécessité!

Qui que tu sois, terre ou ciel, je m'oppose,

car je pourchasse un ennemi rebelle ruse pour ruse et feinte pour feinte !

Ô châtiment de tant de combats,

Ô seul abîme ouvert à ma prudence :

Vais-je mourir sans avoir tué l'Autre
Qui règne et se tait dans ses profondeurs?

"Les séparés", M. Desbordes-Valmore (1843)

Les séparés


N'écris pas. Je suis triste, et je voudrais m'éteindre.
les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon cœur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas !

N'écris pas. N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes
Ne demande qu'à Dieu... qu'à toi, si je t'aimais!
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais.
N'écris pas !

N'écris pas. Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent.
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N'écris pas !

N'écris pas ces doux mots que je n'ose plus lire:
il semble que ta voix les répand sur mon cœur;
Que je les vois brûler à travers ton sourire;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon cœur
N'écris pas !

"Les fenêtres", C. Baudelaire, (p. 1869)

Les Fenêtres


Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » 
Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, 
si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?